//L’ombre de Kadhafi plane toujours sur le chaos libyen

L’ombre de Kadhafi plane toujours sur le chaos libyen

Enquête – Avec l’annonce de la libération de Seïf al-Islam, le fils invisible de l’ex-Guide libyen, les partisans de Mouammar Kadhafi sont convaincus que leur retour est inévitable. Qu’ils soient hors ou à l’intérieur du pays, ils rêvent, à la faveur du chaos, d’une restauration de l’ancien régime.

15/10/2017 – Le Figaro Premium – International (http://premium.lefigaro.fr/international)
Par Jenna Le Bras (#figp-author) – Photo : Seïf al-Islam Kadhafi attend d’être auditionné par la justice, le 25 mai 2014 à Zintan. – Crédits photo : Stringer/Reuters

Le Caire

La cérémonie s’est tenue dans un hôtel cossu du Caire fin juin. Plusieurs figures de l’ancien régime, des militaires et des partisans en exil de Mouammar Kadhafi s’étaient réunis. «On a fêté ça dignement», se gargarise un ancien proche du défunt colonel. Le 9 juin dernier, la brigade Abou Bakr al-Sadiq a publié un communiqué affirmant avoir «relâché Seïf al-Islam Kadhafi conformément à une nouvelle loi d’amnistie». Cette grâce édictée par le gouvernement de l’Est libyen est un signal d’ouverture supplémentaire de la part du maréchal Khalifa Haftar (http://www.lefigaro.fr/international/2017/07/26), qui a aussi permis récemment le retour en Libye de milliers de kadhafistes et même désigné Mabrouk Sahban – l’un des commandants les plus fidèles de Kadhafi – chef du centre d’opérations attaché à Syrte pour lutter contre les différents groupes d’insurgés.

Après cette annonce, nombreux sont les partisans de l’ancien régime, jusqu’alors divisés sur la légitimité du fils Kadhafi, à lui avoir exprimé leur soutien. Ces six dernières années, ils s’étaient scindés en trois groupes distincts s’accusant les uns les autres d’être des traîtres pour leur pays: les partisans de Seïf al-Islam ; les soutiens de Haftar et ceux voulant le retour quasi à l’identique de la Djamahiriyya libyenne. Des tensions qui sont désormais de l’ordre du passé, assurent-ils: «Seïf met tout le monde d’accord.» Pourtant, Seïf al-Islam n’a toujours pas donné signe de vie. Si certains observateurs soupçonnent un coup de communication de ses anciens geôliers qui le sauraient mort, d’autres, qui le pensent bien en vie, doutent néanmoins de sa capacité à remonter sur la scène politique libyenne.

«L’existence de centres d’entraînement de kadhafistes est avérée notamment dans la région de Derna»

Claudia Gazzini, analyste pour Libya International Crisis Group

«Le peuple libyen ne va pas lui laisser le choix», lâche pourtant Taher Dahech – ancien pilier du régime Khadafi (http://www.lefigaro.fr/international/2011/02/23), à la tête du Comité Révolutionnaire International (CRI). Le groupe rassemble les partisans du Guide et fait office de jugulaire de l’idéologie kadhafiste. Ses membres opèrent pour le retour de l’ancien régime depuis 2012 et revendiquent 30.000 militants. «Cela comprend les anciens restés fidèles à Kadhafi, les comités révolutionnaires et les cellules dormantes», précise-t-il, avec «la majorité des effectifs dans les populations tribales». Ils se targuent par exemple d’avoir dans leur camp les tribus des Warchefanas, des Warfallas, des Tahounas, des Awfiyas et des Thawargas, soit près de 400.000 fidèles discrets. En septembre 2015, le Conseil suprême des tribus libyennes (CST) – rassemblant essentiellement les tribus restées fidèles à Kadhafi – a d’ailleurs choisi Seïf al-Islam comme le représentant légitime du pays. Si le conseil n’a pas de réel poids institutionnel, il possède néanmoins un pouvoir symbolique fort sur une portion importante de la population notamment dans le Fezzan et la Tripolitaine.

Hors Libye, les partisans «verts» sont aussi entre 15.000 et 20.000, prêts à rentrer au moindre frémissement en leur faveur. Plusieurs milliers d’hommes ont également été recrutés dans l’optique de disposer d’une armée qualifiée prête à reprendre le pouvoir au moment opportun. «L’existence de centres d’entraînement de kadhafistes est avérée notamment dans la région de Derna», confirme Claudia Gazzini, analyste pour Libya International Crisis Group, «ils sont aussi entraînés en Égypte et certains déjà de retour en Libye. Ces soldats ont par exemple pris part à la bataille de Syrte avant de se rediriger vers le croissant pétrolier.»

«Ils prennent leurs rêves pour des réalités ! Ils ne sont pas crédibles. Ce sont des jeux du passé»

Un diplomate familier du terrain

«On fait de l’entrisme», concède Franck Pucciarelli, porte-parole du CRI. Du lobbying qui se joue aussi en dehors des frontières libyennes via des réseaux officieux de politiques autrefois proches du Guide, des partisans fortunés qui financent des actions et des médias qui diffusent des campagnes de réhabilitation. Mais ce dont les kadhafistes sont les plus fiers, c’est l’ouverture d’un nouveau front en Afrique de l’Ouest: au Sénégal, au Tchad, au Bénin, 16 pays au total qu’ils veulent investir dans l’espoir de raviver des populations nostalgiques du Guide qui ont longtemps profité de ses largesses financières.

«L’objectif, c’est de montrer aux dirigeants occidentaux la légitimité de Kadhafi. Il a toujours une image forte. Et il y a un terrain favorable pour nous en Afrique à la dénonciation des pratiques de la CPI (qui poursuit actuellement Seïf al-Islam pour crimes contre l’humanité, NDLR)», rappelle Pucciarelli. Un noyautage qui s’illustre sur le terrain par l’émergence de rassemblements «verts». Ils sont certes peu fournis, quelques dizaines de personnes seulement, mais «ne cessent de s’accroître», tente de convaincre le coordinateur régional Oscar Zoumenou, basé au Bénin. «Je ne saurais dire combien nous sommes mais le réservoir de soutien est énorme. Nous recevons des demandes d’adhésion tous les jours.»

«Ces antennes africaines existent depuis longtemps, ce n’est pas difficile de les réactiver», confirme un observateur présent en Libye. Mais une politique de reprise du pouvoir ne peut se faire seulement avec des réseaux en Afrique, affirme-t-il. «Ils prennent leurs rêves pour des réalités!», assure aussi un diplomate familier du terrain, «ils ne sont pas crédibles. Ce sont des jeux du passé.»

«Les figures familières d’avant 2011 comme Seïf al-Islam paraissent attrayantes car “les nouvelles têtes” ont été incapables de livrer un mode de gouvernance ou une vie économique acceptables»

Jalal Harchaoui, spécialiste de l’impact international de la crise libyenne

La nostalgie, c’est pourtant le fonds de commerce des kadhafistes, qui se pourlèchent des échecs répétés des différents pouvoirs mis en place depuis 2011. Des débâcles auxquelles ils avouent ne pas être étrangers, se prévalant d’être responsables de sabotages et déstabilisations locales. Un chaos libyen, dont ils se posent juge et partie, leur ayant permis de récupérer des soutiens récents de Libyens qui regrettent la vie sous le colonel. «Sans l’exagérer ou la surestimer, il ne fait aucun doute que la mouvance kadhafiste est plus importante aujourd’hui qu’il y a un ou deux ans», confirme Jalal Harchaoui, spécialiste de l’impact international de la crise libyenne. «Les Libyens sont fatigués de la guerre civile et surtout du refus chronique de leurs diverses élites d’envisager la moindre compromission. La Libye est tendue et profondément divisée. Dans un tel contexte, les figures familières d’avant 2011 comme Seïf al-Islam paraissent attrayantes car “les nouvelles têtes” qui ont dominé la scène politique depuis 2011 ont été incapables de livrer un mode de gouvernance ou une vie économique acceptables», note le chercheur.

Nombreux brandissent d’ailleurs avec fierté les vidéos des marches exaltées qui ont éclaté à l’annonce de la libération de Seïf al-Islam. On y voit des hommes agiter des drapeaux à la couleur du Guide en scandant «Kadhafi! Soutien à Seïf al-Islam!» à Ghât, Awbari ou Bani Walid. Des zones traditionnellement acquises au colonel mais où, jusqu’à il y a encore peu, ses partisans se terraient par peur des représailles. Un engouement nouveau mais limité – quelques centaines de personnes tout au plus – revendiqué par Abd el-Baset, exilé en Égypte, qui a gardé des très fortes connexions avec les supporteurs de l’ancien régime dans le pays. Il était l’une des courroies de transmission du projet politique de Seïf al-Islam avant 2011, son conseiller média et l’un de ses porte-parole. L’un de ceux aussi qui l’ont accompagné jusqu’aux derniers instants avant sa capture lors sa fuite de Tripoli (http://www.lefigaro.fr/international/2011/11/19) le 19 novembre 2011. «Quelques jours plus tôt, Seïf nous a réunis et nous a dit qu’il fallait réfléchir à des solutions en urgence pour la Libye. Tripoli était sur le point de tomber», se remémore-t-il.

«Si des élections ont lieu, avec une figure comme Seïf al-Islam, les kadhafistes sont en mesure de les remporter»

Mustafa Fetouri, professeur en sciences politiques

Seïf le pondéré, prêt à jouer le jeu de la transition démocratique et à prendre la suite de son père «ne s’imaginait pas qu’il se ferait arrêter». Une information appuyée par le rapport parlementaire du député conservateur Crispin Blunt publié l’année dernière affirmant que Seïf al-Islam aurait «peut-être pu permettre la mise en œuvre de réformes en Libye». «Seïf a une légitimité de par son identité mais aussi par les sept dernières années de chaos en Libye. Sa popularité est restée importante, c’est la communauté internationale qui impose aujourd’hui son retrait. Si la nation veut son retour, on ne pourra pas nous imposer le contraire», insiste el-Baset. Une capacité nuancée mais pas totalement écartée par les observateurs sur le terrain.

«Les hauts responsables sont certainement finis, ils ne pourront pas revenir sur le devant de la scène avant plusieurs années , affirme Mustafa Fetouri, professeur en sciences politiques basé à Tripoli. En revanche, si les partisans lambda parviennent à s’organiser, ils peuvent faire quelque chose. Les soutiens locaux à l’intérieur du pays sont encore nombreux, il suffit juste de les réactiver avec une proposition politique. Si des élections ont lieu, avec une figure comme Seïf al-Islam, les kadhafistes sont en mesure de les remporter.». Ils seraient aussi en mesure de «faire monter les enchères», assurent les spécialistes, notamment grâce à leur emprise sur le sud du pays qui échappe aux deux pouvoirs concurrents à Tobrouk et Tripoli, sans toutefois apparaître comme une réelle troisième force. Il y a quelques jours, le représentant spécial de l’ONU en Libye, Ghassan Salamé, a assuré que le processus politique en cours devait être «ouvert à tous, y compris aux anciens partisans de Kadhafi». Reste à savoir si les kadhafistes sont capables de saisir l’opportunité.

Jenna Le Bras
15/10/2017 – Le Figaro Premium – International (http://premium.lefigaro.fr/international)

Imprimer